Choisir son spectacle pour une programmation réussie!

  • 13 avril 2020

Après plus de 15ans à parcourir la France pour jouer sur des évènements en tout genre, j’ai pu jouer dans de beaux festivals à l’organisation bien rodée, avec un public d’habitués bien adapté aux spectacles proposés. J’ai aussi eu l’occasion de jouer pour un service environnement d’une grosse ville dans une salle de 600 places, avec 200 chaises et seulement 25 personnes. J’ai aussi joué dans des petits villages perdus, et déserts, avec l’angoisse au montage de tout installer pour rien, et la bonne surprise d’une salle comblée par un public très dynamique. Et j’ai aussi expérimenté le stress de jouer un spectacle pour enfant devant des adultes. J’ai gouté à la déception de devoir raconter des histoires alors que les enfants attendaient un magicien… Du point de vue de celui qui est sur scène, le stress et la déception peuvent être (avec un peu d’imagination) transformé en défi pour générer un nouveau dynamisme dans le spectacle. Mais du point de vue du public, cela peut créer un malaise quand il se rend compte qu’il s’est déplacé pour rien. Et du côté du programmateur qui a des comptes à rendre à son public, cela peut rapidement se compliquer ?

Je suis bien conscient que mon expérience en tant qu’artiste n’a rien à voir avec la réelle expérience d’un programmateur. Mais à force de discuter avec des programmateurs, et à force de me retrouver sur des évènements où le spectacle choisi ne correspond pas tout à fait aux attentes, je souhaite partager une petite synthèse des questions à se poser avant de programmer un spectacle. Et je souhaite surtout permettre aux programmateurs de poser les bonnes questions aux artistes, afin de choisir le plus possible en connaissant de cause.

Pour commencer si tu veux “bien” choisir un spectacle, c’est que tu veux faire ton travail consciencieusement, et que tu espère ainsi ne pas décevoir le public ni tes partenaires de travail et encore moins ta hiérarchie s’il y en a une. Mais à vouloir trop bien faire, on peut s’égarer, et il arrive aussi que la poursuite du mieux que mieux nous conduise d’avance à l’échec.

Si tu veux à tout prix réussir ton coup, tu n’as qu’à aller voir tout un tas de spectacles, et le choisir par toi même en fonction de ce que tu as vu. Mais tu n’as peut-être pas que ça à faire ! Tu peux donc te fier aux extraits des vidéos parfois trompeuses. Elles peuvent rassembler les trois seules minutes valables du spectacle, et ne montrent pas tout le reste où l’on s’ennuie. Tu peux regarder la vidéo complète sur ton Smartphone, mais la 3D n’y est pas encore, et tu risque de t’ennuyer, car de toute façon, cette vidéo en plan fixe ne te permettra pas de ressentir correctement l’émotion vécue collectivement par la présence du public dans la salle. Si la vidéo peut promouvoir le spectacle vivant, elle ne le remplace pas pour autant.

Tu peux alors te tourner vers tes homologues et demander conseil à tes programmateurs voisins. Tu peux espérer que si le spectacle est passé dans tel ou tel festival très connu, alors c’est que le spectacle est de bonne qualité. C’est certainement le cas, mais quand tu reçois la fiche technique, tu te rends compte que le spectacle ne pourra pas rentrer dans ta salle, ou qu’il est hors budget, et si cela est tout de même réalisable, tu te rends compte que tu préfèreras programmer quelque chose d’unique, ou tout au moins de différent de ton voisin. Sans compter que tu viens de te rendre compte que le public que tu prévois de toucher n’a pas du tout les mêmes attentes que celui du voisin. Tu peux alors éplucher tous les dossiers que tu reçois par mail et par la poste, et rechercher sur internet. Et plus tu chercheras des spectacles, et plus tu auras de choix, et plus tu auras du mal à savoir quoi en faire. Dans l’urgence de l’échéance qui approche, il te restera l’instinct ou l’intuition pour un choix rapide, en espérant que ce sera le bon.

Mon professeur de Sciences Economiques et Sociales au lycée disait souvent : “les coups et les douleurs ne se discutent pas”. Et malgré tous les efforts que tu auras fournis pour choisir le bon spectacle, il y a de fortes chances que ça ne convienne pas à tout le monde. Alors pour éviter la trop grande déception d’un éventuel choix mal adapté à ton public, il est préférable de partir du principe que l’erreur humaine est une occasion de grandir. Mais bien sur, on peut espérer grandir avant de se planter pour éviter les trop grosses erreurs, et dans ce cas, voilà quelques questions à se poser pour guider nos choix de programmation, mais aussi pour créer des conditions de programmation qui pourront assurer une meilleure qualité au spectacle par des conditions de jeu idéal. Dans le cas où vous auriez choisi un spectacle inadapté, les conditions de représentation que vous aurez mises en œuvre pourront peut-être même rattraper le coup et éviter la catastrophe.

– Objectif du programmateur ? (divertir, sensibiliser, instruire, étonner, émouvoir, amuser, rassembler, communiquer…)

– Choix du public ? (tout public, jeune public, public familial, à partir de tel âge, public familiale mais avec spectacle à destination des enfants).

– Choix du contenu ? (spectacle récréatif, divertissant, visuel et musical, avec un message “un met sage” connu par l’artiste et le programmateur, mais pas par le public.

– Choix d’une œuvre issue de la culture populaire, d’un contenu élitiste, ou d’un art sacré ?
* Populaire : celle que l’on peut pratiquer soi-même pour mieux l’intégrer.
* Elitiste : celle dont il faut connaître tous les codes pour la comprendre et s’en imprégner.
* Sacré : celle dont on est touché, voir presque même changé sans trop savoir pourquoi.
Bien sur ces pistes de réflexion sont quelque peu caricaturales, et très peu exhaustives. Un spectacle peut se trouver aisément à cheval sur ces trois axes en même temps. Cela permet tout au moins de montrer l’importance de se poser la question des objectifs que l’on se fixe dans le choix d’une œuvre.

– Choix d’un éventuel message politique ou social, d’un “met sage” à l’Humanité, ou d’un simple contenu pédagogique ou publicitaire ? On peut choisir un spectacle pour son simple contenu visuel et musical, pour son côté récréatif et divertissant. On peut aussi le choisir pour son engagement politique, ou pour son contenu pédagogique et éducatif, ou même parfois publicitaire. Parfois le message est clairement annoncé, et parfois il est plus discret et sera connu uniquement par les artistes et le programmateur. Dans ce cas, le contenu du message n’est pas annoncé au public. Chacun pourra le découvrir par lui-même, à condition de savoir lire entre les lignes. Parfois, on a l’impression de ne pas avoir tout saisi. C’est peut-être parce qu’il n’y a pas de message du tout (en dépit de ce qu’on veut nous faire croire). Et d’autres fois, ce “met sage” est si bien distillé qu’on en ressort avec l’impression d’avoir redécouvert quelque chose d’important sans savoir quoi au juste.

– Choix de la participation du public ? As-tu envie que le public se positionne en mode réception pour observer et s’abreuve de manière passive ? Souhaite-tu que le public se prenne au jeu, qu’il s’active et participe, ou qu’il devienne réellement acteur du spectacle ?

– Choix du lieu et des contraintes techniques ? Quels sont les moyens techniques disponibles ? Est-ce un espace extérieur (un festival de rue, un marché, une foire, une place de village, un parc naturel…) ou un espace couvert et abrité (salle de spectacle, gymnase, salle des fêtes, parc d’expositions et de salons) ? Le public est-il passant ou bien est-il bien confortablement installé du début à la fin du spectacle. Sera-t-il averti qu’il y a un spectacle, ou bien tomber a-t-il dessus par hasard.

– Choix de la Jauge ? Quel est la quantité de personnes visées ? Est-ce un rassemblement international sur un festival réputé, une fête de quartier, un simple anniversaire entre amis ?

– Choix de la durée ? Est-ce le temps fort de la journée, ou bien un simple intermède pour respirer entre deux autres évènements.

– Choix de la place du spectacle dans le projet global (jour de programmation, horaire dans la journée) ? Le choix du planning dépendra bien sur du type de public visé. En annonçant un spectacle pour enfants à 8h30 un Mercredi soir, le programmateur s’est vu répondre par les enfants eux-mêmes : « Ha non on ne pourra pas venir, on doit prendre le bain, et aller se coucher, parce que le lendemain il y a école »

– Choix de l’installation public ?
Est-ce un lieu équipé de sièges de cinémas, de bancs en bois, ou de simples moquettes au sol ? Y a-t-il une pelouse pour s’assoir au sol, ou un gradin naturel ? Les gens sont-ils debout ou assis ? Y a-t-il la possibilité de faire l’obscurité dans la salle, ou d’attendre qu’il fasse nuit ? Est-ce possible de climatiser les lieux, ou risque-t-il de faire 40°C sachant que le public aura le soleil en pleine face…. Sachant que dans ce dernier cas, le public ne pourra pas se concentrer plus de 20mn et à condition qu’il s’agisse de musique que l’on peut écouter avec les oreilles sans avoir besoin de la regarder avec les yeux. Y-a-t-il une scène, des gradins….

– Choix du budget et des moyens à mettre en œuvre (avec ou sans billetterie) ? Selon le budget disponible, le choix du type de spectacle sera largement différent. Selon qu’il y a une billetterie ou non, et selon le montant de cette billetterie, les attentes et exigences du public seront également bien différentes.

– Choix d’une compagnie professionnelle ou amateur ? Selon les exigences, le budget, et l’ampleur souhaité pour l’évènement, le choix entre une compagnie amateur ou professionnelle sera également une question à se poser. Il est parfois possible de prévoir un mixage de compagnies professionnelles et de groupes amateurs. Pour avoir débuté dans le spectacle vivant en tant qu’amateur avant de passer professionnel, je retiens une différence principale : Un professionnel a fait de son art une profession. Il est généralement salarié (soit en travailleur indépendant, soit en tant que salarié d’un employeur producteur du spectacle). Il y a donc un paiement de salaire et de cotisations sociales. Il y a aussi généralement une TVA qui rentre en jeu. Pour un amateur, il s’agit d’une activité annexe à son travail principale. Il fait cela sur la base du bénévolat et ne peux rien recevoir d’autre qu’un simple défraiement lié aux frais de déplacements par exemple.

Bien sur un professionnel se doit de faire preuve de professionnalisme, et on en attend un peu moins d’un amateur. Mais qu’il soit professionnel ou amateur, dans les deux cas, l’artiste peut en faire sa passion, ou non. Je rencontre parfois de professionnels que je trouve excellent, et d’autres que je trouve moins bon que certains amateurs, et inversement.

Si je regarde mon vécu, en tant qu’amateur, je me sentais toujours heureux d’aller sur scène. J’étais frais comme un gardon, et vivais le moindre instant. Les attentes du public n’étant pas très élevées j’avais de très bons retours. Puis je suis passé professionnels dans le sens où j’ai commencé à être rémunéré pour un travail. Cela a beau être une passion pour moi, quand il s’agit aussi d’un travail, il arrive parfois qu’on aurait préféré rester au lit. Dans ces rares moments, la technique et l’expérience acquise permettent de compenser l’absence de motivation. Et bien sûr, les jours où tout va bien, la technique peut faire une différence supplémentaire.

Je me rappelle d’une personne qui avait préféré mes histoires racontées dans un salon chez l’habitant après un bon repas partagé, à celles raconté par un grand conteur de renommée qui avait carte blanche sur un festival…. Mais je ne crois pas avoir de quoi me vanter de cela… J’observe simplement que cette personne qui n’avait pas l’habitude d’écouter des histoires avait apprécié l’ambiance conviviale chez l’habitant. De mon côté, j’avais l’habitude d’écouter de de raconter de nombreuses histoires. En écoutant ce conteur renommé, ce n’est pas l’ambiance un peu trop calme qu’il y avait eu dans cette salle de spectacle, que j’ai apprécié. Ce qui m’avait séduit, c’était la manière avec laquelle il avait su raconter une histoire bien connue des conteurs, en l’abordant sous un angle tout nouveau. Mais cela n’avait pas touché la personne qui entendait cette histoire pour la première fois.

Je partage cela en espérant souligner l’importance de bien savoir ce que l’on programme et pour quelles raisons. Et pour souligner aussi le fait que parfois il est tout à fait intéressant d’allier professionnels et amateurs.

Bien choisir son spectacle, et mettre tout en œuvre pour que les conditions, d’accueil du public soient soignées autant que l’accueil des artistes, peut permettre de réussir son évènement même si un petit grain de sable venait à se glisser dans les rouages.